ENDA Tiers Monde
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  • Date submitted: 1 Nov 2011
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Rio + 20 sur le sentier d?un développement plus durable

Par Jean-Philippe Thomas, ENDA Tiers Monde1

Le mouvement international de prise en compte de la planète Terre et de l?environnement date de 1972 avec la première Conférence des Nations Unies sur l?Environnement Humain (CNUEH, Stockholm - Suède). Les questions écologiques entrent de plein pied dans les préoccupations internationales avec la mise en place du Programme des Nations Unies pour l'Environnement (PNUE). Le contexte est favorable, puisque c?est à la même période que le Club de Rome lance l?objectif de «Halte à la croissance ». Egalement, le pas est donné puisque les dirigeants de la planète s?engagent à se rencontrer tous les dix ans pour faire le point sur l?état de la Terre. Après l?échec de la Conférence de Nairobi en 1982, dû aux tensions sur le plan international, tous les espoirs se reportent sur la Conférence de Rio, en 1992. Les résultats de cette Conférence des Nations Unies sur l'Environnement et le Développement (CNUED) sont considérés, par tous, comme une réussite puisqu?il en ressort le programme d?Action 21 (avec plus de 2500 recommandations) et trois conventions majeurs : Changements climatiques, biodiversité et lutte contre la désertification. Le développement durable est né.

En 2002, le « Sommet Mondial sur le Développement Durable » (SMDD, Johannesburg), organisé par les Nations Unies, a, au-delà des bilans, pris des décisions dans les sens du développement durable, entre autres, sur l'eau, l'énergie, la santé, l'agriculture et la diversité biologique. Il faut y ajouter le renforcement des partenariats entre le nord et le sud et entre les secteurs publics et privés. Ce sommet s?inscrit dans une trajectoire de lutte contre la pauvreté consacrée, deux années plus tôt (2000), par l?adoption aux Nations Unies des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD).

Que se prépare t-il alors pour Rio+20 en 2012 ? Au vu des premiers débats préparatoires et des premiers attendus, en particulier sur la notion « d?économie verte », des tensions existent et marquent l?absence de consensus. Force est alors de s?interroger sur le type de trajectoire que l?on veut maintenant imprimer au développement durable.

Des réponses existent, nous en proposons ici (point 1), en mettant en exergue (point 2) les enjeux pour l?Afrique (principalement les tendances lourdes). C?est en ce sens que l?on peut nourrir le débat et des propositions dans le processus de préparation de Rio+20.

1 Jean-Philippe Thomas, Docteur d?Etat en sciences économiques, est membre du Secrétariat Exécutif d?ENDA Tiers Monde (Siège à Dakar). Il a dirigé le Programme « Energie, Environnement et Développement » d?ENDA et collabore depuis plus de 20 ans avec cette organisation sur la problématique « Climat-Développement » principalement dans le cadre des pays d?Afrique. Il était auparavant enseignant-chercheur, successivement aux Universités Paris V et Paris XI. Il a également dirigé l?IUT Gestion de l?Université du Maine. Il est l?auteur de

nombreux articles et documents de position.  
- Remerciements à Jean-Pascal Corréa ainsi que les autres collègues d?ENDA pour leurs commentaires.  
   
   
Rio+20 ? J-Ph. Thomas 1
voir :

C?est d?ailleurs de cette manière qu?ENDA Tiers Monde, créée dans la mouvance de la Conférence de Stockholm, il y a presque quarante années, a constamment participé aux différents sommets de la Terre en apportant ses contributions aux débats et aux positions et en mobilisant les membres des sociétés civiles des pays du sud. Le « développement d?abord » et la lutte contre la pauvreté ont toujours été, pour ENDA dans ce processus, le centre des préoccupations2.

1 - Les attendus de Rio + 20 sonnent t?ils l?échec des approches actuelles du développement durable ?

Dans sa présentation la plus succincte, le sommet des Nations Unies sur le développement durable (2012), dit Rio+20, a pour objectif de « garantir le renouvèlement des engagements politiques avec le développement durable; évaluer les progrès vers les objectifs accordés au niveau international sur le développement durable et relever des défis nouveaux et émergents ». Ce type de déclaration souffre de peu de commentaires, c?est la phase bilan, évaluation et prospective.

En revanche, la définition des deux thèmes spécifiques à aborder, d?emblée, pose problème.

« Le sommet mettra également l?accent sur deux thèmes spécifiques: une économie verte dans le contexte de l?éradication de la pauvreté et le développement durable, et une structure institutionnelle qui favorise le développement durable » - http://www.uncsd2012.org/rio20/ et http://www.earthsummit2012.org

Les pays en développement engagés sur la voie d?un développement plus durable depuis plusieurs décennies doivent aborder ces thèmes avec une certaine circonspection. En effet, l?introduction du nouveau « paradigme », qui consiste à tout repeindre en « vert » (de l?économie verte aux emplois verts via la croissance verte et autres), dans les discours officiels ne masque t?elle pas la remise en cause du sentier de développement durable sur lequel les PED se sont, à grands efforts, engagés. Ces nouvelles appellations, fortement influencé par les travaux de l?OCDE sur la « green economy» méritent un détour afin de cerner quelles sont les originalités et les valeurs ajoutées qu?elles apportent (ou n?apportent pas) dans l?analyse et l?opérationnalité.

L?expérience des cinquante dernières années doit conduire à une certaine prudence sur l?appropriation de nouvelles notions : croissance économique, écodéveloppement, croissance zéro, ajustement structurel, objectifs du millénaire, développement durable. Les changements d?appellation sont-ils des changements de paradigme pour des politiques identiques ?

2 Par exemple, pour la Conférence de Johannesburg, « Le développement d?abord : un pré-requis pour une monde plus durable ».- Jean-Philippe Thomas et Youba Sokona, ENDA, Dakar, 2002.

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Le développement durable, issu du premier sommet de la terre en 1992, constitue un projet collectif mondial qui faisait le pari de jouer sur les synergies entre mondialisation des échanges, développement et environnement avec, en toile de fond, un changement de modèle de développement tant au Nord qu?au Sud. Il se basait sur un abord homogène et non hiérarchisé des aspects économiques, sociaux et environnementaux du développement, les « trois piliers ». Cette notion mettait fin à l?économisme à tout crin de la période des « trente glorieuses » abondamment relayé par les banques multilatérales de développement, le Fonds Monétaire International, les agences bilatérales et l?OCDE. L?objectif de croissance économique primait alors sur toutes les autres composantes du développement, en particulier sur ses aspects sociaux et environnementaux. Avec le développement durable prend donc fin la primauté économique du développement qu?on retrouvait d?ailleurs dans les paradigmes antérieurs de croissance ou d?ajustement structurel.

Or, Rio+20 remet en exergue l?économie (dite « verte ») par rapport aux deux autres composantes du développement : le social et l?environnement : «Le sommet mettra également l?accent sur? une économie verte » (cf. première partie des deux objectifs de Rio+20). En d?autres termes Rio+20 remet en cause l?approche du développement à partir des « trois piliers » du développement durable. On aurait pu tout aussi bien privilégier l?approche du « contrat social » et des transformations comme développée par le German Advisory Council on Global Change (« World in transition, a social contract for sustainiblity».- WBGU, Berlin, 2011). Bref, le retour à la primauté de l?économique n?est pas neutre. Quatre explications peuvent être avancées :

1. Comme le note l?IDDRI (RA 2010) la gouvernance du développement durable, institutionnalisée par le Sommet de la Terre de Rio en 1992 et ses trois conventions (Désertification, Biodiversité, Changements Climatiques), a subi des transformations profondes au cours de la dernière décennie, marquée à la fois par la diffusion large de l?idée de développement durable dans les discours et des résultats insatisfaisants, sinon décevants. En d?autres termes, le développement durable a été largement mis

à mal par les vingt dernières années.

2.L?imprécision de la notion dont on a mieux défini et opérationnalisé les contours depuis Rio a subi, de plein fouet les chocs de la mondialisation qui ont rompu les liens et les soutiens qui se tissaient entre les trois « piliers » - économiques, environnementaux et sociaux ; Il en est de même en ce qui concerne les objectifs du millénaire alors que l?éradication de la pauvreté doit rester un objectif majeur et non un simple « contexte » de l?économie verte.

3.La notion de durabilité du développement n?a jamais été profondément admise par les secteurs économiques et financiers, en particulier le secteur privé et les économistes « libéraux ». L?avatar de la responsabilité sociale et environnementale de l?entreprise est plus un argument de positionnement commerciale vis-à-vis des

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consommateurs, de plus en plus soucieux de ces dimensions, qu?une réelle prise en compte de la durabilité du développement ;

4.Au stade actuel, le financement du développement durable à partir des seules contributions des Etats (Aide Publique au Développement ? APD ou fonds dédiés et additionnels, comme pour les changements climatiques) subit une contrainte majeure liée, pour partie, aux crises financières successives et l?endettement rencontrées par les pays développés. Les marges de man?uvre des pays et de la communauté internationale, appelées encore « flexibilité » comme dans le Protocole de Kyoto, relèvent principalement de l?implication du secteur privé et de tous les mécanismes permettant de faire jouer l?effet de levier sur l?investissement privé.

Sous ces aspects, il fallait, pour Rio+20, retrouver un discours mobilisateur pour les secteurs privés. C?est sur ces bases que s?est construit le discours des Nations Unies pour Rio+20 en s?appuyant sur les travaux réalisés par l?OCDE qui s?était employé depuis plusieurs années à développer des processus de recherche et de concertation dévoués à la « green economy » ; Il faut souligner que ce discours a été largement relayé, en matière de lobbying, par des ONG internationales comme le WWF.

Le retour à la primauté de l?économisme devenait un message incontournable et majeur. Or, le risque est grand de marginaliser les aspects environnementaux et sociaux et de rentrer de plein pied dans les scénarios« A1 » de l?IPCC, dits de convergence par croissance, à savoir une tendance d?évolution qui privilégie l?économie et le matérialisme par rapport aux aspects environnementaux et sociaux du développement.

Ceci est conforté par le « flou » qui est donné de la notion d?économie verte. Point de définition mais des descriptions d?approches. Quatre, selon le rapport général du Secrétariat des Nations-Unies :

1.L?analyse des défaillances du marché et l?internalisation des externalités ;

2.L?approche systémique des structures économiques et leurs impacts sur le développement durable ;

3.Les objectifs sociaux et l?examen des politiques qui doivent réconcilier les objectifs sociaux avec les autres objectifs de politique économique ;

4.Le cadre macroéconomique et les stratégies de développement avec l?objectif d?identifier la dynamique des « sentiers » vers un développement durable.

En d?autres termes, on constate qu?analyse macroéconomique, analyse systémique, analyse institutionnelle et analyse des régulations formeraient ici la base « théorique » de l?économie verte. A partir de là, la présentation du Secrétariat Général passe directement aux aspects pragmatiques des approches en proposant une liste d?options politiques ; liste

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dans laquelle les décideurs des pays en développement peuvent puiser leurs bonnes pratiques. Cette liste, présentée sous forme de sept « tracks3 » dans le document du Secrétariat, est reprise ci-dessous, en prenant des exemples de type de politique ; elle est très hétérogène et on en cherche encore la logique ou l?architecture générale.

(a)Vérité des prix avec suppression des subventions, évaluation des ressources naturelles et taxes environnementales (pollueur-payeur). L?objectif est d?internaliser les externalités, de soutenir la consommation ?durable? et de motiver les « bons » choix dans les affaires.

(b)Réformes des taxes environnementales basées sur l?expérience des pays européens. L?idée de base étant de supprimer les taxes sur les « bons » facteurs de production (comme le travail) pour les appliquer aux « mauvais » facteurs (comme la pollution), ce qui doit permettre d?obtenir un double dividende en corrigeant les externalités environnementales tout en « boostant » l?emploi ;

(c)Politiques publiques pour promouvoir le « verdissement » des affaires et des marchés ?;

(d)Appui public ciblé en matière de recherche et développement dans les domaines des technologies ?saines? pour l?environnement, pour une partie, en vue de compenser les investissements privés pré-commerciaux dans le domaine de la recherche et du développement et, pour une autre partie, en vue de stimuler l?investissement dans les domaines critiques (comme les énergies renouvelables) qui peuvent potentiellement bénéficier d?économies d?échelle et, enfin, en vue de compenser les biais actuels des recherches sur les technologies « sales » ou « hasardeuses » ;

(e)Investissement public dans des infrastructures durables (transport public, énergies renouvelables, reconfiguration des infrastructures existantes et des bâtiments en vue d?en améliorer l?efficacité énergétique) et restauration du capital naturel en vue de le maintenir et, là où c?est possible d?en augmenter le stock ;.

(f)Investissement stratégique via le financement du développement du secteur public, des programmes de mobilisation et de partenariat afin de poser les fondations d?une croissance économique autoentretenue et durable sur le plan social et environnemental ;

(g)Politiques sociales pour réconcilier les objectifs sociaux avec les politiques économiques proposées ou existantes.

Des analyses plus poussées sont, malgré tout, proposées. En particulier, celle du

« Stakeholder Forum » en introduction aux approches systémiques et celle du Secrétariat lui- même sur l?évaluation et les coûts des services écosystémiques. On pourra y revenir.

3 ?green stimulus packages; ecoefficiency; greening markets and public procurement; investment in sustainable infrastructure; restoration and enhancement of natural capital; getting prices right; and eco-tax reform?. Objective and themes of the United Nations Conference on Sustainable Development - Report of the Secretary- General, pages 12-17, mars 2011.

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Pour nous, ce qui découle de cette liste, c?est principalement qu?il devient impératif d?élargir les « piliers » du développement durable à deux critères supplémentaires, à savoir la technologie, cf. (d) principalement, et l?institutionnel. Cela rejoint explicitement le cadre d?analyse du développement durable qu?a déjà proposé ENDA et qui se trouve largement corroboré par les conclusions du UN High-Level Dialogue on the Institutional Framework for Sustainable Development, (July 2011, Solo, Indonesia, attending by 300 policy makers, diplomats, NGOs and experts). Following Martin Khor, Third World network (TWN) « The main consensus was that there has been a big implementation problem ? the goals of sustainable development have not been not implemented, either at the global level (such as in the UN, or IMF and WTO) or in national policy making.

A major reason is the weakness of absence of institutions. The UN?s Commission on Sustainable Development, the main agency to follow up on the 1992 Rio Summit, has too small a secretariat and meets for only three weeks in a year.

All three sustainable development pillars ? environment, economic and social ? are very weak at the UN. The agencies interact too little, if at all, with one another. The governments do not have adequate fora, such as a powerful UN economic committee to discuss the financial crisis and economic recession, or a UN environment committee with authority to act.

This weakness is also reflected at the country level. National councils of sustainable development were set up after Rio 1992, but many have not functioned well. Economic policies are still made with little regard for the environment?.

L?institutionnel, avec sa part de gouvernance et de cohérence des politiques, était jusqu?ici le grand absent du développement durable. Les cinq piliers du développement durable peuvent ainsi être présentés comme suit :

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Les options politiques proposées par le rapport du Secrétariat correspondent alors à un ensemble de liens entre les cinq « piliers » du développement durable ; on peut citer, à titre d?exemple :

Lien économie ? environnement : (a), (b) et (c)

Lien technologie ? économie : (d) et (e)

Lien social ? environnement ? économie : (f)

Institution - social ? économique : (g)

Bref, plutôt que de verdir à tout prix le vocabulaire économique, Il nous semble préférable de renforcer l?approche développement durable déjà largement utilisée par un bon nombre de pays.

Il s?agit donc de partir des trois piliers du développement durable (économique, social et environnemental) et d?y adjoindre, selon notre démarche, deux critères supplémentaires afin de combler le manque d?exhaustivité, quand on s?en tient aux trois piliers traditionnels. Ces deux critères correspondent à la technologie et à l?institutionnel (donc la gouvernance), dernier critère qu?on retrouve d?ailleurs dans la seconde partie des thèmes à aborder à Rio+20. Pourquoi ne pas les englober dès maintenant dans une approche étendue et renforcée du développement durable ? C?est ce que nous proposons.

A titre d?exemple et pour opérationnaliser la démarche, une fois les cinq critères définis, on en pose les conditions de durabilité en y adjoignant les indicateurs de vérification. Il en serait de même pour toutes actions politiques qui relieraient deux ou plusieurs de ces critères.

Criteres Developpement Durable

Criteres Conditions de 'durabilite' Indicateurs (exemples)
Economique Efficience/Efficacite -Valeur produite > valour consommee

-Valeur ajoutee (VA)

-PIB (productivite des facteurs
Social Equite -Repartition de la VA (ou PIB)

-Population pauvre beneficiarle

-Reducation pauvrete (%femmes, enfants)
Environmental Viabilite/Conservation -Emissions GES, stockage de carbone

-Synergies desertification, biodiversite, ...
Technologique Propre -Emissions, stockage de carbone

-Synergies desertification, biodiversite, ...

-Degre de pollution
Institutionnel Coherence/Regulation -Convergence des actions & poiltiques

-Gouvernance

-Degre de conformite des processus
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Selon la nature des activités à analyser en termes de durabilité, une sélection de critères et d?indicateurs pourra être opérée. Deux exemples :

- Au niveau macro-économique, on privilégiera les trois critères-piliers plus le critère institutionnel.

- Au niveau d?un projet, il est conseillé d?adjoindre la technologie qui joue un rôle prépondérant sur la durabilité du développement de l?activité.

En conclusion provisoire, on peut avancer qu?une définition plus précise du développement durable à partir de critères et d?indicateurs serait plus conséquente, comme base de travail pour Rio+20, plutôt que de s?ouvrir à de nouvelles notions, comme l?économie verte, dont on sait déjà qu?on a beaucoup de mal à en définir les contours. Les nombreux travaux et les innovations politiques (en particulier dans les pays émergents) qui ont opérationnalisé la notion de développement durable constituent des matériaux sur lesquels on peut largement s?appuyer pour lever les ambiguïtés actuelles de la notion. On participerait ainsi à la refondation de la notion de développement durable en tenant compte des sentiers de développement différents des diverses catégories de pays.

2 - Rio+20 : Enjeux et propositions pour l?Afrique

Faire des propositions, c?est tout d?abord tenter de s?accorder sur une vision commune reposant sur les tendances « lourdes », à long terme, partagées par le plus grand nombre.

Nos propositions ne sont donc pas exclusives, elles sont une première étape dont les caractéristiques majeures doivent être enrichies et partagées par le plus grand nombre.

Les tendances « lourdes » sur lesquelles s?appuie ce premier cadre d?analyse sont résumées ci-dessous :

1.Le développement de l?Afrique est mu par une évolution démographique très en dessus des moyennes mondiales. Les projections comparées, d?ici 2050, pour la population mondiale, celle de l?Afrique, de l?Afrique de l?ouest et d?un pays comme le Sénégal, sont révélatrices des disparités « Monde versus Afrique ».

Les projections de population

Mi-2009 2050
Monde 6,8 milliards 9,5 milliards
Afrique 1 milliard 2 milliards
Afrique de l'ouest 297 millions 623 millions
Senegal 15,2 millions 26 millions
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Le doublement de la population africaine au milieu de ce siècle va jouer un rôle moteur à tous les niveaux : pression sur la satisfaction des besoins de base, incluant la sécurité alimentaire, sur le dimensionnement des infrastructures, sur l?occupation des sols, etc. Dans chaque pays, les décideurs doivent largement intégrer la variable « population » et ne pas se contenter, comme c?est souvent le cas, de reporter des extrapolations purement linéaires. Le grand défi lié à l?accroissement de la population est tout à la fois de résorber les inégalités actuelles d?accès aux services et aux infrastructures de base et de répondre, en même temps, aux mêmes besoins des nouvelles générations. Cela nécessite, entre autres, un changement radical des modes de production et de consommation, principalement dans les pays du nord et un développement endogène de ces mêmes modes dans les pays du sud, en particulier en Afrique ; tous les scénarios prospectifs de la croissance par convergence du nord et du sud sont unanimes sur ce point.

2.L?urbanisation croissante, à forte composante d?exode rural, tend, en Afrique, à remplacer le modèle lignager rural par des comportements de plus en plus sensibles à l?épargne et à la capitalisation monétaire ou matérielle. L?investissement des ménages devient plus économique que social, cela est particulièrement vrai dans le domaine de l?accession à la propriété individuelle. Il est difficile aujourd?hui de juger de l?irréversibilité ou non de cette transformation ; en effet, si cette modification de comportement est significative chez l?encadrement et la classe moyenne, il n?en reste pas moins que l?urbanisation génère une nouvelle forme de population, dite périurbaine, dont les comportements de consommation sont difficiles à classer car relevant généralement d?une très grande pauvreté. Le risque majeur des capitales africaines est de développer des villes « à deux vitesses », opposant les populations

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aisées aux populations pauvres. Ce phénomène peut être amplifié par le fait que les villes sont confrontées à la double nécessité de lutter immédiatement contre les premiers effets du changement climatique (vagues de chaleurs, pollution, etc.) tout en définissant des plans d'action et d'adaptation à plus long terme. Selon « Le changement climatique et les villes : premier rapport d'évaluation du Réseau de recherche sur le changement climatique en milieu urbain», (Cambridge University Press, 2010), quatre secteurs sont particulièrement vulnérables face aux impacts du changement climatique, et devraient par conséquent concentrer l'attention des politiques d'atténuation et d'adaptation : les systèmes énergétiques locaux, l'approvisionnement en eau, les transports, et la santé publique.

La ville durable sera celle qui unifie, qui réduit les inégalités d?accès aux services de base, qui permet de satisfaire les besoins urbains de manière durable, en particulier en limitant les émissions de gaz à effet de serre et en créant les conditions de la résilience urbaine aux effets néfastes des changements climatiques.

3.La décentralisation administrative et institutionnelle qui s?opère dans la plupart des pays africains à l?heure actuelle est révélatrice de la nouvelle configuration des centres de décision. Le rôle économique et social des Etats tend de plus en plus à s?effectuer dans des pôles de subsidiarité comme les collectivités locales ou territoriales. Cette dévolution, en multipliant les centres de décision, sera effective lorsque ces centres de décision décentralisés jouiront pleinement des possibilités de planification, de collecte de l?imposition et d?accès direct à des sources de financement nationales ou internationales (financement direct « Climat », par exemple).

L?exemple des fonds « Climat ».

Par tradition centralisatrice, les programmes de développement sont régis par les ministères de tutelle. Les financements « climat » n?échappent pas à la règle dans la quasi-totalité des pays africains. Les banques de développement multilatérales et les agences, en particulier s?adressent à des pays dits « clients » responsables de la mise en ?uvre des activités financées. Il existe, malgré tout un certain nombre d?actions décentralisées dans le cadre de coopération avec des collectivités locales ou via les ONG qui appuient des collectivités locales ou des activités à la base dans des quartiers de grandes villes ou en milieu rural.

Perpétuer ces circuits dans le domaine du climat génère le risque que les populations les plus vulnérables, de par les échelons administratifs à franchir, ne soient jamais les récipiendaires des fonds qui, pourtant, leur sont destinés. Or, comme on le sait, l?adaptation aux effets des changements climatiques correspond à des activités tout d?abord étroitement liées à celles de développement et, ensuite, ayant pour objet de permettre aux populations d?apprendre à faire face et à anticiper sur les effets néfastes des changements climatiques.

Un des critères incontournable de bonne gouvernance des fonds « climat » réside dans le fait que ces financements soient effectivement utilisées par et pour les populations. Il s?agit donc de définir des niveaux de subsidiarité dans l?affectation des fonds en fonction des lieux où se décident les plans, programmes et activités de développement. C?est une remise en cause importante de la manière dont sont gérés et administrés aujourd?hui les financements internationaux. L?échelle uniquement nationale ne garantit pas l?efficacité de l?appui.

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Lorsqu?une collectivité locale définit son plan de développement local dans lequel elle intègre l?adaptation aux effets des changements climatiques (mainstreaming climat et développement) elle doit pouvoir accéder directement aux sources de financement, et assurer la gouvernance tant des activités que du financement de celles-ci. Les populations qui relèvent de cette collectivité peuvent alors directement apporter leur critique (positive ou négative) sur l?effectivité des actions par rapport aux objectifs qui avaient été définis de manière participative par les parties prenantes, en particulier la société civile.

La décentralisation de la gouvernance va de pair avec l?ouverture de l?accès direct aux financements pour les collectivités décentralisés ayant des objectifs de développement formalisés.

4.Au niveau international, face aux processus de mondialisation/globalisation, se pose avec une grande acuité le problème de la gouvernance mondiale pour l?économie, le commerce, le monétaire et financier, l?environnement, et disons, par extension, tous les biens collectifs mondiaux. S?il existe un consensus sur deux défis majeurs - l?éradication de la pauvreté et la sauvegarde de la planète ? la diversité des formes de capitalisme actuel (avec plus ou moins d?Etat ou de marché) engendre des dérégulations en chaînes matérialisées par les suites de crises (financière, des matières premières, de l?immobilier ou du foncier,?) que rencontre l?ensemble des pays du monde, certes à des degrés divers. Ce qui signifie que les réponses obtenues jusqu?à aujourd?hui par rapport aux défis sont très en deçà des objectifs poursuivis. Le bilan dressé par les Nations Unies, cinq ans avant l?échéance des objectifs du millénaire (OMD), est très mitigé, car il est peu probable que l?ensemble des objectifs soient atteints. Il en est de même de la sauvegarde de la planète pour laquelle les atermoiements des négociations sur un agrément post 2012 sur le « Climat » conduisent à des choix d?objectifs de réchauffement climatique très au dessus des recommandations de la communauté scientifique, si l?on veut effectivement lutter contre le réchauffement de la planète.

Inverser la démarche

Sous les aspects développés ci-dessus, les populations les plus pauvres, en particulier en Afrique, voient leurs vulnérabilités économiques, sociales et environnementales augmenter. Il faut donc inverser la démarche, c'est-à-dire avoir une vision plus holistique des défis en intégrant (mainstreaming) la lutte contre la pauvreté et celle contre les changements climatiques que ce soit sous les aspects d?adaptation (résilience) ou d?atténuation (limitations des émissions de GES).

Les limites du marché, en tant que mécanisme de régulation sont maintenant admises, c?est ce que l?on appelle la crise de la régulation « libérale ». La question des mécanismes d?une nouvelle régulation se trouve ainsi posée. C?est le retour du débat marché/Etat, mais au niveau international. Quelle institution peut jouer à l?international ce rôle de régulateur. Des réponses partielles sont données, les Conventions sur l?environnement, en particulier le Climat, en sont un exemple. Mais

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au niveau global, la réponse de la communauté internationale est, depuis plusieurs décennies, constituée par les divers « G », réunions informelles des Présidents de Nations auto désignées, puisqu?au départ constituées uniquement de pays industrialisés (G8). Ce que d?aucun appelle une « Diplomatie de connivence4 », constituait jusqu?à aujourd?hui le mécanisme ultime de la régulation mondiale basée principalement sur l?évaluation par les pays industrialisés du rapport de force avec l?ensemble des autre pays, ce qui permettait aux pays membres de trouver « entre eux » des arrangements (connivence) pour une « meilleure » régulation mondiale. Mais ce comité de pilotage rigide ne peut survivre à la montée des pays émergents comme la Chine, le Brésil, l?Inde ou l?Afrique du sud, qui représenteront, en 2015, 60% du PIB mondial et presque 50% de la population mondiale. L?extension du comité est en cours (G20), principalement pour répondre à la pression des pays émergents. Cette extension répond aux contestations de plus en plus marquées sur bon nombre de problèmes entre les pays industrialisés et les pays émergents qui ne partagent pas le même sens des responsabilités au niveau mondial. Quoiqu?il en soit, ce système oligarchique n?est pas durable et c?est un des enjeux de Rio+20 de proposer une configuration institutionnelle de gouvernance mondiale qui, de notre point de vue, doit permettre à chaque pays du monde d?être représenté et d?avoir « une voix » dans la régulation mondiale. Cette participation de tous est le gage de la réussite, à long terme, de l?entreprise. Il n?est pas sûr que les propositions actuelles de mise en place d?une Organisation Mondiale de l?Environnement (OME) soit une bonne réponse (même partielle) à la problématique posée, même si les solutions sont à chercher du côté du multilatéralisme.

5.Regarder au-delà des financements. Depuis des décennies, le débat international est focalisé sur les aspects du financement du développement, en particulier autour de l?engagement des pays industrialisés de consacrer 0,7% de leur PIB à l?Aide Publique au Développement (APD). Vécue au nord et au sud comme une sorte de « charité ou générosité organisée », le débat s?est heureusement élevé sous de meilleurs auspices autour du financement des Biens Collectifs Mondiaux (BCM). Leur prise en compte devient une nécessité équitablement partagée entre le nord et le sud sous forme d?une approche coopérative entre les pays développés et ceux en développement. Tous les pays ont intérêt à ce que ces biens et services, bénéfiques à tous, soient pris en charge au niveau de la planète : l?environnement, les dépenses dans et pour « l?humain » et la politique mondiale.

Plus encore, et si on prend l?exemple du Climat, on le sait, les pays en développement n?ont pas de responsabilité historique dans les concentrations actuelles de gaz à effet de serre dans l?atmosphère. Les financements internationaux engagés pour répondre aux défis climatiques constituent, pour les pays développés,

4 « La Diplomatie de connivence ».- Bertrand Badie. Editions de la Découverte, Paris. 2011.

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la voie choisie pour éponger leur dette climatique, en tant que responsables historiques du phénomène. Encore faudrait-il que ces financements :

i)soient suffisants et accessibles tant aux Etats qu?aux communautés de base et aux collectivités décentralisées,

ii)soient intégrés dans les plans de développement aux différents niveaux mentionnés.

Toutefois, de même que la lutte contre la pauvreté ne peut se réduire à des financements qui satisfassent les objectifs du millénaire, de même le financement de la lutte contre les changements climatiques ne peut se résumer à des financements de projets ou de programmes d?adaptation ou d?atténuation.

Il faut engager la transformation de ces visions actuelles en initiant ou en inventant des politiques de développement durable à partir des expériences déjà développés dans un certain nombre de pays afin que les objectifs de lutte contre la pauvreté et contre les changements climatiques prennent corps dans un ensemble cohérent et durable. Comme le note l?IDDRI (RA 2010, page 30) « les pays où la pauvreté recule significativement,? ce sont des politiques intérieures financées par la croissance qui en reçoivent l?essentiel du mérite, et non la générosité des contribuables des pays de l?OCDE ».

C?est bien ainsi sur la voie d?une transformation des modes de développement qu?il faut s?engager pour répondre aux besoins des plus pauvres et accroître leur résilience face aux changements climatiques. Ce faisant, on s?éloigne des débats sur le financement international du développement pour se rapprocher des problématiques de développement endogène.

Ces cinq tendances lourdes (enjeux ou défis) annoncent déjà ce qu?on peut proposer pour l?Afrique à Rio+20

Bâtir sur l?existant et se projeter sur les vingt années à venir, telle doit être la toile de fond de la réflexion. Cette vision à long terme dépasse le cadre purement politique car ce sont tous les acteurs qui sont concernés, en particulier la société civile. Devant les interrogations des Etats sur ce que doit être Rio+20, la société civile se doit d?apporter ses réponses et tout d?abord convaincre la classe politique quant à la nécessité de respecter ses engagements sur le développement durable.

Donc Rio+20 c?est avant tout l?ensemble des acteurs, des parties prenantes et des populations concernées.

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Notre avenir ne peut découler ou être scellé par un document de plusieurs centaines de pages longuement discuté et amendé par des représentants des Etats.

Le processus se veut inverse5 :

1.Il faut d?abord, dans chaque pays, convaincre les politiques de respecter leurs engagements : qu?avez-vous fait des Agenda 21 ? Pourquoi les objectifs du millénaire ne sont pas atteints dans tel ou tel secteur ? Quel est votre bilan sur la lutte contre la désertification, contre les changements climatiques ? etc. C?est la première étape.

2.Il faut ensuite montrer ce que nous faisons et ce que nous avons réalisé dans le domaine du développement durable, l?assainissement, les énergies renouvelables, la gestion participative des ressources naturelles, la santé, l?accès à l?eau, la lutte contre l?érosion des sols et des côtes, etc.

Cela existe effectivement, il faut le montrer en s?appuyant sur les critères du développement durable tels qu?on les a définis afin de démontrer la durabilité des démarches. C?est la deuxième étape.

3.Enfin, troisième étape, voilà ce que nous pourrions faire en multipliant par 10 ou par 100 nos activités durables et ainsi étendre celles-ci à un maximum de populations. Mais pour cela, il faut que, vous, les politiques et gouvernants, vous vous engagiez plus au-delà, que vos engagements dans des choix politiques soient plus forts tant au niveau international qu?au niveau national.

Notre démarche aura d?autant plus de poids qu?on saura mobiliser, en amont, de nombreux partenaires. En d?autres termes, faire comme le Brésil, mobiliser en amont pour démontrer la force de nos propositions.

En résumé, la voie de Rio+20 est formée de trois composantes :

i) opérationnaliser de manière plus précise et concrète la notion de développement durable à partir de ses cinq piliers : l?économique, le social, l?environnemental, le technologique et l?institutionnel ;

ii)s?imprégner des tendances lourdes, en particulier celles concernant l?Afrique, afin d?éviter des propositions ou recommandations reposant sur des visions de

court terme alors que l?empreinte des évolutions de la population, de

5 Voir en particulier « Options futures ».- n°4, 2011.

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l?urbanisation, de la décentralisation, des nouvelles régulations et de la primauté du développement endogène, dessinent des transformations à long terme plus durables ;

iii) proposer, à partir des expériences et de l?existant en Afrique, ce que les engagements de Rio+20 doivent apporter aux populations africaines selon un calendrier réalisable. Il faut alors un maximum de mobilisation des parties prenantes pour soutenir ces propositions.

Dakar, août 2011

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